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Ruades & hennissements

Dimanche 3 mai 2009
« Ainsi s'assit l'homo sapiens sapiens post-moderne sur son trône de plastique, et considéra le monde, pensant “Si seul je suis au sein de cette immensité bordélique, et je m'emmerde.” » C'est par ces mots que commence l'Ars Gragameron de Raspatello, épopée écrite en 1928 alors que l'auteur connaissait une crise mystique qui le tenailla durant vingt ans. L'auteur développe dans cet ouvrage rare (je n'en connais personnellement qu'un exemplaire, que je pus compulser en la bibliothèque privée de mon ami Benoît Bernard, grand spécialiste de Raspatello et de cocktails, les deux se mariant assez gentiment) une thèse à laquelle j'aimerais rendre tout son mérite.

Que nous affirme l'auteur ? Que l'animal-homme se leva un jour sur ses pattes de derrière, vacillant car son équilibre était encore fragile, qu'il saisit son sexe dans sa main, et pissa contre un lampadaire. Cette formidable pulsion, n'en déplaise aux féministes, fut bien à l'origine de la posture droite et de la régression qu'elle entraîna en termes de motricité, qui elle-même fut cause de la nécessité pour l'animal-humain de développer son intelligence technique afin de pallier à ses faiblesses. L'animal-humain, désormais en mesure de contempler à distance son environnement, car il venait d'inventer la lunette, devint songeur. Autour de lui régnait la confusion, pire : l'inconnu, synonyme de danger. Car, on ne rappellera jamais assez qu'en cette époque des origines, l'animal-humain risquait à tout moment la mort, des prédateurs guettaient dans l'ombre, tigres qui maniaient le sabre comme pas un, dragons pelotonnés sur des couches d'actions en bourse, éléphants déguisés en briards débonnaires sous des touffes de poil rêche, hermaphrosaures aux avances ambiguës et aux canines carnassières, ou encore sphinx qui posaient des questions à la con dans le seul espoir de vous becqueter. Je ne parle même pas du climat, complètement détraqué par les météorites géantes. On se représente nos malheureux ancêtres : agglutinés autour d'un unique poêle à mazout, dans une grotte mal isolée quoique décorée avec goût, travaillant péniblement les matériaux trouvés sur place sur des tours et des fraiseuses préhistoriques. Comment ne pas comprendre leur angoisse face au monde ? Eux qui avaient froid et faim, que la maladie terrassait, qui niquaient pauvrement sans souci de préliminaires, sans le soin pourtant essentiel de se ménager une vie sexuelle riche, seule condition pour dépasser les affres du complexe d'Œdipe (même pas encore né, c'est dire la misère).

De cette ère d’incertitudes naquit le soupçon du chaos. Que nous dit-on? La réalité est chaos, seule la société de l’animal-humain avec ses codes et ses structures, ses règles et ses lois permet de redonner sens à l’absurdité du cosmos. Voilà pourquoi nos ancêtres bâtirent des généalogies divines, opérant à partir d’un ancêtre mythifié, quel que soit son nom, appelons-le Groumf. Groumf vint et créa le monde dans le chaos de la matière, en somme un gars, à une époque, a construit une hutte, plantant les bases d’un village, qui s’érigera peut-être en ville, en métropole ou en nation. Sans nul doute un grand chef, ce Groumf, dont l’action assura la fabrication d’un environnement plus sûr, stable et confortable pour l’animal-humain (en échange de quoi, Groumf bénéficia certainement d’avantages).

La réalité est-elle chaotique? Les sociétés humaines le sont-elles moins? Pour ce qui concerne le premier point, je n’en sais pas plus que n’importe qui, c’est-à-dire que je n’en sais foutre rien. Si je m’en tiens à une définition très générale du terme, la réalité serait “l’ensemble des choses qui existent”. À partir de là, aucune conclusion ne peut raisonnablement être déduite. Si j’affirme que le chaos serait un état dans lequel toute chose, possible ou non, peut survenir avec une probabilité égale, à n’importe quel moment et sans cause nécessaire, la réalité ne m’apparaît guère chaotique. Il m’est, pour exemple, parfaitement impossible de boire quatre bouteilles de vodka sans être saoul — et c’est bien dommage (notons au passage qu’à l’inverse je peux être saoul sans boire, du moins la littérature le serine-t-elle avec insistance).

Alors pourquoi cette persistance de l’idée d’un monde soumis au chaos ? Pour ne pas admettre les limites de notre compréhension du réel ? Parce que si l’homo sapiens sapiens est bien celui qui sait qu’il sait, il ignore bien souvent qu’il ne connaît pas, et que ça lui ferait mal au cul de le reconnaître ? Par une sorte d’effet de propagande des sociétés humaines qui, pour se préserver, se nimberaient d’une mission de réforme du réel ?

L’animal-humain n’est pas bégueule du carafon à idées, nous sommes capables de concevoir des milliers d’arguments et de théories sur nos origines et notre finalité ; pour autant si l’on veut bien rester un peu proche de ses petits souliers, il faut accepter le fait que la nature sauvage est hostile à l’homme, elle est hostile à la vie, parce que la vie est hostile à la vie, parce que la vie se nourrit de la vie, et que la mort nourrit la vie. Les sociétés humaines sont bien aussi complexes que le monde sauvage, elles comportent tout autant de dangers, parce qu’elles participent du même mouvement de la vie cherchant à se perpétuer, cela toujours au détriment d’elle-même ou plutôt, de vies cherchant à se perpétuer au détriment d’autres vies. Et seule la peur nous fait penser le chaos, la peur de l’inconnu, synonyme de danger.
Par Jan Bardeau
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Dimanche 3 mai 2009
Tant de mystères demeurent insolubles dans cet univers complexe et chaotique qui est le nôtre. Et l'espèce humaine ne les résoudra sans doute pas avant de disparaître, hélas, cent fois hélas. Qui élucidera le secret du chant du lapin nain de Patagonie ? Qui saura découvrir la cache de l'abominable Murphy, dont la loi nous pourrit tellement l'existence, afin de lui briser méthodiquement mais allègrement les os, de lui mâcher les muscles, sucer la cervelle et entortiller les nerfs ? Qui calculera l'intégralité du nombre π qui, tout de même, fâcheusement, se paie un peu notre fiole ? Et, enfin, qui trouvera ce pays merveilleux, aux allées bordées de vitrines ensoleillées, aux parcs résonnant des cris joyeux de milliers de chaussures et bottes et brodequins, escarpins, sandales et godasses en tous genres, où se réfugient les femmes lorsque givre et froidure congèlent nos malheureux abattis ? Car la loi est absolue (d'où le fait que ce soit une loi) : de manière aussi soudaine que subite et tout à fait rapidement les dames et damoiselles disparaissent de nos rues enneigées et glaciales, pour ne plus remontrer leur minois joli joli et leurs gambettes épatantes qu'au printemps, et tout en arborant de très apprêtées tenues, dont on s'interroge sur la provenance puisque nos chères et tendres s'étaient si bien volatilisées durant les rigueurs hivernales.

Mais alors quel spectacle ! Et comme les hommes en parlent ! Avec quelle admiration, quelle grâce et quel respect ! Et pourtant, n'est-ce pas ce moment, entre tous, qui révèle les inégalités que perpétuent nos sociétés occidentales judéo-chrétiennes, capitaliste, de consommation et de communication, pour ne pas dire patriarcales ? Là — flagrant délit ! — devant ce déballage vestimentaire, le mâle sensé ne peut que piaffer, s'esclaffer ou se scandaliser. Lui qui sue dans son pantalon, caleçon collé par la transpiration, les chaussettes gorgées, flic floc, qui glissent dans ses chaussures, les mains et les pieds moites qui poissent. Qui lui rendra justice à cet esclave des conventions ? Qui criera le calvaire qu'il subit tandis que d'innombrables et hypothétiques moitiées se pavanent allègrement, la joue fraîche et la fesse au vent ? Moi aussi, je veux, j'exige, je réclame et j'implore de pouvoir me rendre à mon travail en short et en tongs ! Qu'on me laisse respirer. Qu'on laisse mon corps respirer. Que mes orteils exhibent sereinement leurs ongles jaunis, que les poils de ma cuisse velue dansent dans les courants parfumés de l'été. Qu'enfin cesse la tyrannie ignominieuse qu'exercent mes propres pairs. Qu'enfin, la peau dorée par le soleil, l'œil pétillant et le jarret radieux je hurle à la face du monde : « Aille ame eulailleve et pas seulement un pion dans votre système ! »
Par Jan Bardeau
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