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Corpuscules

Dimanche 3 mai 2009

Elle répète, répète : laisse tous ces livres et ta musique ; personne n’a jamais rien appris de la littérature, demies vérités et mensonges mal dissimulés, abandonne ces univers factices ; tous ces instruments qui hurlent dans les hauts-parleurs, ils te perceront le cœur comme une outre, sang égoutté en vain, ils te perdront la tête — répète, répète : le ciel est bleu comme un songe, on s’y adoucit les yeux des heures durant, nous nous aimons, laisse tout ça.

 

Ma mie marche, belle que j’aime, qui me fait me sentir dieu ou cancrelat, je la contemple et songe aux instants heureux, lorsqu’elle me sourit au réveil, pensant que je dors encore, quand nous baisons dans des bruits mous, bêtes si contentes de l’être, ou comme elle me frôle d’une caresse, peu sûre vraiment que j’existe ; et je songe aux conflits, à la dureté de cet échange d’intimité, à notre orgueil que nous ne pouvons taire sous peine d’être écrasé par celui de l’autre, aux multiples arrangements, compromis, compromissions ; et je songe au bonheur et je me dis que j’emmerde le bonheur, ses promesses illusoires.

 

Nos promenades finissent au port : l’océan, sa présence gigantesque — nous nous asseyons sur la rade. Une femme pleure des larmes de sable, elle pleure son ventre qui crache des fœtus morts, la mère du désert ; je prends de ce sable, le met dans une boîte de conserve rouillée et, musicien, saute et roule comme un possédé : je tue le désert d’insolence, je l’arrache à sa béatitude de disparition — j’essaie. Et qu’importe que j’y réussisse, si mon amour rit.

Par Jan Bardeau
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Dimanche 3 mai 2009
Je n’ai pas peur, on ne peut me toucher, et si je crache du sang, je n’ai pas peur, on ne peut me toucher, et si mon menton s’épaissit de vomi, je n’ai pas peur, on ne peut me toucher, et si les façades des immeubles croulent, je n’ai pas peur, on ne peut me toucher, et si les corps de ma famille se crispent à terre tordus coupés, je n’ai pas peur, on ne peut me toucher, et si le pain rassis serré dans mon poing c’est pour aujourd’hui et demain, je n’ai pas peur, on ne peut me toucher, et si cette femme hurle les jambes écartelées de douleur sur un enfant, je n’ai pas peur, on ne peut me toucher, et si des visages de bouchers hantent les rues la nuit installée, je n’ai pas peur, on ne peut me toucher, et si partout ils meurent, et leurs membres se détachent et pourrissent au soleil et leurs grimaces de haine s’effondrent sur la douleur d’un ultime souffle et leurs crimes corrompent la Terre empoissonnent leur chair, je n’ai pas peur, je n’ai pas peur : je possède les cheminées des usines et leur fumée m’entraîne, je monte, je tourne lentement, des vibrations, des souffles, de la vie, ce sont les rires, ils m’emportent, tous ces rires, qui me propulsent, et moi aussi je ris, je n’en peux plus, je n’en peux plus de rire, je ris, je n’ai pas peur, toute cette légèreté, je n’ai pas peur, je vis, je vis, et je bondis de nuage en nuage, des bombes pleuvent autour de moi, mais elles ne peuvent me toucher parce que je vis, je ris ! — je n’ai pas peur, on ne peut me toucher.
Par Jan Bardeau
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Dimanche 3 mai 2009
Je te hais. Je te hais, lorsque tu te colles à moi au réveil, m'empêches de m'étendre, de respirer ; je te hais. Je te hais, quand tu jonches la douche de poils, déverses ta merde dans les WC, quand tu pètes, enlèves tes chaussures en fin de journée, cette odeur, quand tu sues et m'empoisonnes ; je te hais. Je te hais, ces histoires que tu racontes, que j'entends, encore, encore, dont je connais toutes les versions, tes façons de te mettre en avant, de te justifier, de te donner le beau rôle, tes pointes d'esprit qui reflètent si mal ta médiocrité au quotidien, tes rires moqueurs, toi qui ne devrais pas te permettre de moquer, tes larmes, pour n'importe quoi, parce que le monde ne se plie pas à toi ; je te hais. Je te hais, parce qu'on se retourne sur toi dans la rue, ces sourires échangés,complices, qui me laissent dehors, moi qui connais ta vérité ; je te hais. Je te hais, pour tes manœuvres, les stratégies que tu déploies pour m'amener où tu l'entends, tes mensonges peu crédibles, ta hargne à défendre tes opinions erronées, la liberté que je t'accorde ; je te hais. Je te hais, de ne pas considérer sérieusement les problèmes, de t'énerver contre des fantômes, de ne pas apporter de solution au tort que l'on me cause ; je te hais. Je te hais, lorsque tu t'en vas, que tu t'éloignes de moi, que le creux investit la place de ta présence, et que je ne puis plus que te regretter ; je te hais.

Je te hais, pour ta différence, pour ma faiblesse, je te hais, de me bloquer inéluctablement, je te hais, parce que seuls on ne va pas loin ; je te hais, laisse-moi t'embrasser — je te hais.
Par Jan Bardeau
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Dimanche 3 mai 2009
Je cachais quelques trésors dans une boîte en fer blanc : un bijou sans valeur légué par mon grand-père, un fossile trouvé au bord de la rivière, une bille si belle comme pailletée de diamants, le ruban échappé de la chevelure d'une cousine, qu'un regard m'avait offert, d'autres choses encore, dont le souvenir s'est épuisé. Et ces amours, et cet amour : le contact de sa main, chaude dans la mienne, nos yeux indécis, qui se cherchaient, sans trop savoir comment procéder. Le diplôme, posé sur la table de la cuisine : la fierté m'emplissait crâne et torse, du poing j'aurais fracassé le monde. Des échappées nocturnes demeure la confusion : alcools, visages, vociférations. Toutes ces traces : mariages, enterrements, anniversaires, quantité de célébrations — toujours des éclats, des rires et des disputes, des haines, des réconciliations.

Je ne sais pas : il me semble qu'il pleut, dans ce pays, sans discontinuer. Je n'ai rien. Je n'ai pas mangé depuis deux jours. J'attends, sur le trottoir ; j'attends qu'on me ramasse. Je ne suis personne : on m'internera, puis la machine me renverra. Chez moi, prétendent-ils. Où ça ?
Par Jan Bardeau
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Dimanche 3 mai 2009
Je vis dans une grotte ; oh non ! pas comme vous l'imaginez : ruisselante  d'humidité, chichement éclairée d'une bougie à la flamme vacillante, qui dessine sur les parois les ombres de créatures fantastiques et où, seul au milieu de la  rocaille, je joue à compter mes poux en bavant fièvreusement d'incompréhensibles litanies dédiées aux dieux telluriques. Non, chez moi, tout clinque, tout brille et les angles aiguisés de mon domaine irradient d'une belle clarté artificielle qui vous transporte comme en un domaine hors du temps, de l'espace et de la vie.

Je suis là, et je vous observe sournoisement, attentif au ballet de vos réceptions colloques remises de prix fiestas particulières grand-messes du processus démocratique vernissages pots de départs et d'arrivées pots de promotions pots pour les nouvelles années et Noël et l'épiphanie pots pour les succès personnels et les défaites des autres, pots pour dire dans des discours convenus tout le bien qu'on n'a jamais pensé et avec des gestes de bonté tous se féliciter et se congratuler.

Moi, je suis là : lorsque vos souliers effleurent les marbres d'un cuir trop cher, en dessous je ricane, car je connais vos secrets. Je vous vois, dignes, cintrés dans vos costumes et vos tailleurs, et je sens et je constate le résultat de vos défécations ; vous l'ignoriez : vous n'êtes pas cachés.

Je suis là, et je ne suis pas seul. Méfie-toi bourgeois, car notre nom est légion, efface tes traces, épie ton reflet : qui t'affirme que ce balayeur ne dissimule un poignard dans son habit ? Et cet éboueur ne lorgne-t-il pas les grâces défraîchies de ton épouse ?, si mûre pour l'aventure et les aventures canailles.Cet ouvrier qui peint ton mur ne songe-t-il pas à te dépouiller ?, comptant déjà tes biens, estimant leur valeur au cours des marchés parallèles. Le femme de ménage ne te dérobe-t-elle pas quelques menus objets ? Et la cuisinière n'introduit-elle pas secrètement un poison dans ta nourriture ?

Effraie-toi bourgeois, car tandis que tes filles miment les avanies pornographiques de ta culture et que tes fils se droguent en apprenant le métier de leur père, tandis que nos compagnes et nos compagnons meurent dans tes usines et que nos enfants naissent difformes pour ton enrichissement, nos veines impatiemment se gonflent de fiel et nos poumons gorgés de substances toxiques éructent encore des malédictions.

Prépare-toi bourgeois, prépare-toi : de nos sabbats s'élèvent les chants furieux des laissés-pour-compte, et les borborygmes qui recèlent ton agonie. Et lorsque ton monde vacillera, lorsque la terre se tarira sous ton poids, nous jaillirons des égouts et des creux de l'enfer pour te saisir à la gorge — écoute-moi bourgeois : nous n'avons plus rien à perdre, tu nous as déjà tout pris.
Par Jan Bardeau
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